C’était un autre moi, mon ami, mon frère…
Janvier 2010.
Il n’est pas, dit-on, dans les circonstances du moment d’entamer une année nouvelle en émettant des remarques ou en mettant en avant des faits propres à faire glisser vers la nostalgie ou la tristesse. Au début janvier, on fait table rase des malheurs et on se souhaite bonheurs et joies dans une démesure qui confine assez souvent à l’absurde. Malheureusement, parfois, le malheur touche aux premiers jours de janvier, remettant à son hypothétique tant qu'illusoire place, tout le fatras de vœux que nous avions reçus. Mon ami, mon frère Jean Luc est mort en début de semaine et voici ce que je veux en dire.

J’avais rencontré cet enfant au milieu des années 60, sur les bancs de l’école où sa position de « rapatrié » de Madagascar en faisait une sorte de copain « exotique ». Cette île nous semblait lointaine, imaginaire presque. Certains d’entre nous pensaient d’ailleurs qu’il inventait ce passé sous les palmiers et dans les eaux turquoise de l’océan indien. J’ai retrouvé l’homme très exactement le 25 avril 1984, la date m’est resté gravée au cœur. L’enfant était toujours là sous la charpente du colosse. Il s’agissait d’une réunion républicaine avec la philosophie au centre de la discussion. C’était la première fois que je participais à ce groupe et j’en étais un observateur silencieux. Il s’était levé, vêtu d’une sorte de chasuble noire nouée sous son cou épais pour prendre la parole en portant la main sur le cœur en une forme de griffe. Je fus saisi par l’incroyable ressemblance avec Balzac. Pour ceux qui l’ont connu je propose la gravure ci-dessous…

Pendant les 26 ans qui suivirent nous jouâmes le jeu de l’opposition de la pensée, du duel rhétorique en ferraillant sur tous les sujets de société que nous nous proposions d’aborder. J’essayai une fois ou deux de le convaincre d’écrire en particulier après notre implication dans la révolution roumaine. Nous ramenions des Carpates une telle somme de matière…Nous avions été décorés et faits membres du Front de Salut National avec quelques autres de notre groupe de cinglés (en rigolant nous disions Front de Salut Public, comme sous la révolution française…) photo dans la rubrique "et encore" onglet ci-dessus. Mais je sentais que j’abordais là aux limites de son personnage. En effet, le géant truculent, amateur de bonne chère, penseur puissant, donneur de leçons invétéré tout autant que mégalomane avéré était resté le petit garçon que j’avais connu. Sa douceur et sa tendresse étaient nichées , dissimulées, derrière le personnage sûr de lui qu’il faisait se mouvoir à lourdes enjambées lors de ses prises de parole. Hier, je l’ai vu couché dans la chapelle ardente, spectateur anonyme au sein d’une foule énorme de gens venu lui rendre hommage. Chacun se l’appropriait du monde de sa profession, de ses amitiés politiques ou encore des cercles républicains qu’il avait fréquentés. Moi et Jean-Luc, Jean-Luc et moi... etc... Et moi je regardais le petit garçon rondouillard qui courait sur la place la Liberté à Toulon. Et moi je me souvenais de notre si grande intimité, de notre complémentarité, de notre si forte similitude dans l'outrance..." Les conneries que tu racontes sur le net" disait-il ! Aujourd'hui, c'est lui le sujet de mes conneries. Bien fait pour toi Jean Luc, pas de réplique possible désormais! Je me suis alors rappelé de ce qu’il avait dit à Resita à des amis de la résistance roumaine qui jetaient avec gravité leur verre d’alcool au sol en évoquant leurs morts : « Gémissez, gémissez, gémissez mais espérez ! »
Mon ami Jean Luc Nunzi est mort en Janvier de cette année. Peine pour ceux qui l’ont connu, tristesse pour ceux qui ne le connaîtront jamais… Avec qui vais-je désormais me disputer toute une nuit ?